[00:00:02] Gauthier Seys: Mais au fait, à quoi ça sert la francophonie et pourquoi faut-il la faire vivre? 10 minutes d’inspiration pour votre vie aux quatre coins du globe. Bienvenue sur Français dans le monde, le média de la mobilité internationale. Je suis Gauthier Seys et aujourd’hui on décolle avec Bertrand de Pétigny, direction Montréal. 10 minutes, 10 minutes, le podcast des Français dans le monde. Bertrand est le créateur et le responsable de l’édition francophonie signée lepetitjournal.com et on le retrouve aujourd’hui depuis le Canada. Bonjour, bienvenue Bertrand.
[00:00:42] Bertrand De Pétigny: Salut Gauthier.
[00:00:43] Gauthier Seys: Alors, pour planter le décor, déjà, tu as été mon maître en francophonie, tu m’as expliqué les tenants et aboutissants, les fonctionnements, les structures qui peuvent exister. Il faut quand même peut-être commencer par là, le Français comprend rien à la francophonie finalement.
[00:00:58] Bertrand De Pétigny: Il a beaucoup de mal, c’est vrai, c’est vrai. Et puis déjà, il y a deux francophonies. Il y a la Francophonie avec un F majuscule qui représente en fait l’institution, l’Organisation internationale de la Francophonie, l’OIF. Puis il y a la francophonie avec un f minuscule qui représente la société civile, qui représente les citoyens du monde. C’est les francophones, ceux qui sont un peu partout dans le monde, qui parlent le français et puis qui ont des cultures différentes. Puis ça, c’est la francophonie avec un petit f.
[00:01:24] Gauthier Seys: Mais du coup, du coup, dans le Petit Journal, tu fais vivre la francophonie avec un petit f, les entrepreneurs, les cadres, les créatifs.
[00:01:32] Bertrand De Pétigny: C’est ça. Alors dans le Petit Journal, l’édition francophonie du Petit Journal, elle a été créée avec cette idée de mettre en phase, je dirais pas en communication, mais en phase le grand F avec le petit f, ou le petit f avec le grand F, c’est-à-dire réunir ce grand F et ce petit f, parce que la francophonie avec un grand F, l’OIF, c’est la francophonie de la diplomatie. Et la francophonie qu’on vit, c’est la francophonie sur le terrain, c’est celle du petit f. Et de ce que je pouvais voir, il manquait ce lien. Il manquait ce lien qui fait que le petit f et le grand F se rencontrent.
[00:02:13] Gauthier Seys: Mais aujourd’hui, parler français hors de France, c’est un levier de business ou c’est juste un marqueur affectif?
[00:02:19] Bertrand De Pétigny: Je pense que c’est les deux. Je pense qu’il y a le marqueur affectif qui existe pour beaucoup. Je vais te donner un exemple, tu vois, j’ai longtemps vécu au Cambodge et puis au début des années 2000 et puis j’ai tenté d’apprendre le khmer mais à chaque fois que je voulais m’exprimer en khmer, le Cambodgien en face de moi me disait non, non, moi je parle français, moi je veux parler français avec toi. Donc il y avait ce rapprochement affectif et puis j’ai jamais réussi à apprendre le khmer véritablement parce que— mais eux, j’ai contribué à leur français. Mais l’aspect économique, l’aspect du français pour le monde des affaires, je pense qu’il est réel. Il est un peu sous-exploité encore, mais il est vrai. Puis au départ, cette francophonie du départ, celle, il ne faut pas oublier, la Francophonie reconnaît, la Francophonie avec un grand F, l’OIF reconnaît sur son site web les 4 pères fondateurs de la francophonie. Et dans ces 4 pères fondateurs, Évidemment Senghor, et puis il y a l’Asiatique Neurodome Sihanouk. Et donc c’est ces 4 personnes qui sont— l’autre c’était un Tunisien et puis un autre Africain— et ce sont ces 4 personnes qui ont créé ce mouvement. Après, les Québécois s’en sont beaucoup inspirés, ont beaucoup poussé, parce que l’autre moteur de la francophonie d’aujourd’hui, l’OIF, c’est beaucoup le Québec. On pourra y revenir si tu veux, mais l’initiation, ce sont ces 4 pères fondateurs reconnus par l’OIF sur son site web et qui eux voulaient faire ça, ben pourquoi? Pour faire du commerce entre eux. Commerce culturel, commerce commercial, toutes sortes de commerces, des échanges.
[00:04:06] Gauthier Seys: Est-ce qu’aujourd’hui, du point de vue de la France, des Français, lorsqu’on est dans le pays, on a cette espèce de certitude qu’on porte la francophonie. Est-ce qu’on a encore la boussole? Est-ce que finalement le centre de gravité de la francophonie ne s’est pas déplacé hors de Paris, par exemple?
[00:04:24] Bertrand De Pétigny: J’espère, j’espère, parce que un, il n’est pas à Paris, le centre de gravité n’a jamais été. Je t’ai donné les 4 pères fondateurs, c’est tout de même le Cambodge, le Sénégal, la Tunisie, il y en a un 4e, excuse-moi, je m’en souviens plus là. Mais c’est dans cette région-là. Et il n’y a pas la France dans la création de cette francophonie. Il n’y a pas la France. Il y a sa langue, mais il n’y a pas la France. Donc non, la France n’a pas à être le centre de gravité. Et je vais aller plus loin, moi je ne pense pas qu’il y ait de centre de gravité. Je pense que cette francophonie, elle existe justement parce qu’elle a des pieds dans les 5 continents.
[00:05:07] Gauthier Seys: Tu peux relater dans tes articles des zooms sur les lycées français, les Alliances françaises. Cette francophonie est un grand et beau réseau. Est-ce que le réseau francophone aide à s’intégrer dans le pays d’accueil, ou est-ce qu’au final, est-ce que le fait de se retrouver entre Français, ça ne crée pas un entre-soi?
[00:05:29] Bertrand De Pétigny: Oui, bon, les Alliances, elles ont pour objectif tout de même de d’enseigner le français à des— donc leur public, c’est pas les Français, c’est justement les non-Français dans la zone où ils sont implantés. Donc eux, c’est plus vers le français. Et tu fais bien de dire ça parce que c’est vrai que ça peut être ça. Là, écoute, c’est des expériences individuelles. Je pense que c’est vraiment les gens eux-mêmes. Puis là, tu continues à être franco-français, tu prends le français de par rapport à cette francophonie, mais cette francophonie, elle est habitée aussi par des Algériens, par des Marocains, par des Tunisiens. Donc comment le Français vit la francophonie? Moi, je reste encore très interrogatif.
[00:06:11] Gauthier Seys: Je quitte la France et je vais aller dans ta région. Nous voilà dans la région de Québec. Est-ce que finalement, les Québécois, c’est pas les chiens de garde de la francophonie aujourd’hui?
[00:06:20] Bertrand De Pétigny: Alors, c’est plus les chiens de garde de la langue française. Et là, je vais t’étonner. Parce que je pense que le meilleur exemple d’une francophonie vécue, c’est celle qu’on vit au Canada hors du Québec. La francophonie canadienne, c’est les 3 millions de francophones qui sont pas dans le Québec. Le Québec regroupe environ 8 millions de francophones parce qu’il y a tout de même 1 million d’anglophones aussi au Québec, mais donc il y a 8 millions d’anglophones de francophones, excuse-moi, au Québec qui parlent français et puis dans le reste du Canada, tu en as environ 3 millions. Et cette francophonie canadienne hors Québec est extrêmement vivante et extrêmement intéressante. Il y a plus de 900 associations francophones hors du Québec et cette francophonie-là, elle est à mon sens une sorte de— si on cherchait, tu sais, une maison modèle un peu de la francophonie sur la planète, pour moi c’est la francophonie canadienne hors Québec. Et puis Le Québec, lui, il représente une francophonie à la française, c’est-à-dire on veut bien des francophones, mais il ne faut pas oublier ce qui vient de se passer avec le PEQ, le Programme d’expérience québécoise, que les hommes politiques québécois ont vendu aux Français et aux autres francophones en leur disant venez, puis vous allez avoir votre citoyenneté et puis tout ça, et puis qu’ils ont fermé l’an dernier. Et puis qu’ils n’ont pas voulu rouvrir. Et quand ils l’ont rouvert, celui qui a donné un veto puis qui n’a pas voulu rouvrir, c’est le parti qui vient de rentrer au pouvoir, le Parti québécois. Donc il y a de sérieuses questions, à mon sens, à se poser sur le rapport entre le Québec et la francophonie. Parce que de l’autre côté, le Québec lui-même siège à l’OIF. Donc cette francophonie avec un grand F le Québec la recherche, mais cette francophonie avec un petit f, je suis pas certain qu’il la recherche complètement. Je pense qu’il veut jouer à l’intérieur de lui-même.
[00:08:28] Gauthier Seys: Dans le futur, la position de l’intelligence artificielle va s’imposer, on le sait. Est-ce qu’on va faire le poids avec les grands systèmes pilotés depuis la Silicon Valley?
[00:08:43] Bertrand De Pétigny: Premier ministre canadien vient de faire, a fait une annonce hier d’une prise de participation importante, 37 milliards de dollars canadiens, dans une entreprise d’IA canadienne, Cohere, qui est de Toronto. Il y a une vraie, il y a, puis de l’autre côté en France on a Mistral, il y a une vraie volonté de se donner des moyens. Après, il y a l’infrastructure, puis après il y a le contenu parce qu’on le voit, les IA, il faut qu’elles soient entraînées avec du contenu. Donc le contenu francophone, il est là, il y a beaucoup de contenu francophone, on va continuer à créer du contenu francophone. Si en plus on a l’infrastructure francophone, je pense qu’on est dans le bon sens et c’est là où l’OIF a un rôle à jouer aussi.
[00:09:36] Gauthier Seys: Tu es quand même très optimiste, Bertrand.
[00:09:38] Bertrand De Pétigny: Écoute, je ne suis pas très optimiste, je dis ce qui se passe. Puis oui, il y a une possibilité. Maintenant, si l’effet de balancier peut fonctionner dans l’autre sens, si tu reprends il y a quelques siècles, le français était la langue de la diplomatie. Je pense qu’il ne faut pas, il faut voir à très long terme sur ça. Il ne faut pas voir dans les 5 prochaines années. Qui aurait pensé qu’il y aurait des voitures, autant de voitures chinoises, tu vois?
[00:10:03] Gauthier Seys: Ça peut aller très vite.
[00:10:04] Bertrand De Pétigny: Il y a 30 ans, tu vois. Donc non, je ne dirais pas ça.
[00:10:07] Gauthier Seys: Pour conclure, avec tous les articles que tu as écrits dans ce dossier spécial francophonie, quel est le projet que tu as découvert et qui t’a particulièrement plu et qui fait briller la francophonie de la meilleure façon qu’il soit?
[00:10:23] Bertrand De Pétigny: Ça va être, alors écoute, vu qu’on est dans le domaine de l’IA, Et puis je dirais que ça va être quelque chose qui s’appelle la découvrabilité, qui est un concept qui est né au Québec, à l’UQAM, l’Université du Québec à Montréal, dans un laboratoire qui s’appelle le LATICE, L-A-T-I-C-E, et qui depuis maintenant 10 ans étudie pourquoi les contenus francophones ont du mal à émerger dans l’internet ou sont souvent invisibilisés. Et c’est vraiment le plus gros travail que j’aie vraiment vu. Tu vois, moi j’ai une vie avant tout ça dans l’internet, j’y suis depuis les années 90. Donc quand j’ai vu ça le 20 mai, c’est très daté puisqu’ils ont fait le lancement à l’UQAM le 20 mai de cette année, non pas du concept de la découvrabilité mais des outils qu’ils ont développés à côté de ce concept, Et les outils sont incroyables, vraiment incroyables. Et la base de ces outils, c’est en fait un changement de modèle d’affaires dans l’Internet. C’est-à-dire que l’Internet se nourrit de nos données de navigation. Et nos données de navigation, on les envoie sur toutes ces plateformes. Et ces plateformes monétisent ces données de navigation pour leurs actionnaires. Avec les outils qui ont été développés à partir des travaux du LATIS, Toutes ces données de navigation restent et sont exploitées pour les créateurs de contenus. Ça, c’est une avancée de la francophonie avec un petit f que la Francophonie avec un grand F, l’OIF, doit s’approprier pour le faire rayonner. Parce que si, imagine que 300 millions de données de navigation disparaissent du radar des grands serveurs, ça va changer le modèle d’affaires. Et si 300 millions de données de navigation sont exploitées au profit des créateurs de contenus, on vient de changer totalement les choses. Ça ne va pas se faire en 2 ans, ça va prendre un certain temps, mais c’est ça, pour moi, c’est ça.
[00:12:39] Gauthier Seys: Avec ce sujet de l’IA qui nous entoure au quotidien. Merci Bertrand d’avoir participé à ce dossier. Merci pour les contacts que tu as donnés à la radio des Français dans le monde. On te lit sur Le Petit Journal, édition spéciale francophonie. Merci d’avoir participé à quoi, ce podcast ou ce balado alors?
[00:12:55] Bertrand De Pétigny: Ah, c’est une bonne question. Tu prends les deux, prends les deux.
[00:12:58] Gauthier Seys: Alors personnellement, je trouve qu’un balado, c’est d’abord beaucoup plus beau, beaucoup plus logique qu’un podcast que personne sait dire. Mais bon, alors disons qu’on a fait un balado ensemble alors.
[00:13:09] Bertrand De Pétigny: Voilà, c’est bon.
[00:13:10] Gauthier Seys: Je te souhaite une belle journée.
[00:13:11] Bertrand De Pétigny: Merci, merci Gauthier.
[00:13:13] Gauthier Seys: Et au plaisir de te lire. Salut! Français dans le monde, le média de la mobilité internationale, radio et podcast sur fdlm.fr.