[00:00:02] Gauthier Seys: Vous qui voyez la France depuis votre pays d’adoption, comment regardez-vous les événements actuels? 10 minutes d’inspiration pour votre vie aux quatre coins du globe. Bienvenue sur Français dans le monde, le média de la mobilité internationale. Je suis Gauthier Seysses et aujourd’hui on décolle avec Guillaume Horne, direction l’Espagne. 10 minutes, 10 minutes, le podcast des Français dans le monde. Guillaume est un charismatique dédié aux Français de l’étranger. Il a d’autres passions aussi, notamment la Seconde Guerre mondiale. Mais ne parlons pas encore de guerre dans le début de cette interview. Bonjour, bienvenue Guillaume.
[00:00:41] Guillaume Horn: Bonjour.
[00:00:42] Gauthier Seys: On se retrouve aujourd’hui et je salue les équipes de La France et le monde en commun, le think tank partenaire de la radio qui nous a mis en relation pour regarder cette crise française qui est un peu stupéfiante, notamment de l’étranger.
[00:00:56] Guillaume Horn: Ah oui, elle est stupéfiante, c’est le mot qui correspond. Elle est assez En bien des aspects, on pouvait la prévoir vu les dernières années, vu l’évolution politique et sociale de la France. Mais c’est l’explosion de violence en marge, en plus des revendications.
[00:01:13] Gauthier Seys: Cela dit, la France peut être violente dans son histoire, elle l’a souvent été. On a décapité des têtes.
[00:01:20] Guillaume Horn: Oui, mais la violence n’est pas forcément une source d’exemple.
[00:01:23] Gauthier Seys: Est-ce que c’est un peu spécifique, cette violence, à notre peuple? Par rapport aux autres.
[00:01:28] Guillaume Horn: Ah non, les Anglais, ils ont bien décapité leur roi avant nous.
[00:01:31] Gauthier Seys: Justement, on va essayer de regarder un petit peu comment les Français de l’étranger voient cette crise. Est-ce que ça change si on est sur le territoire européen ou tout au fond en Océanie?
[00:01:43] Guillaume Horn: Ah bah, ça change. Il y a forcément une dimension territoriale de proximité selon qu’on soit installé dans l’Union européenne ou en dehors de l’Union européenne. Et on va s’approprier différemment les événements. Par exemple, si on vit dans un pays frontalier de la France, on va sentir très vite les enjeux européens, alors que si on est en dehors de l’Union européenne, c’est davantage des enjeux diplomatiques et voire même commerciaux que l’on va ressentir.
[00:02:05] Gauthier Seys: Si on regarde un petit peu cette diaspora, alors 1,5 million sont enregistrés à peu près sur les registres, on estime à peu près à 3 millions. Est-ce qu’on sait, est-ce qu’on a des chiffres sur la raison pour laquelle ils ont quitté la France?
[00:02:18] Guillaume Horn: Alors on a des chiffres et on a des raisons, mais on n’a pas des chiffres sur la raison. Les raisons, les motivations finalement, déjà c’est que ça fait plusieurs années qu’il y a une dimension, une dynamique d’émigration On nous a toujours dit que la France, à juste titre, est un pays d’immigration de par son histoire, de par ses derniers siècles. Mais depuis plusieurs décennies, il y a un nouveau phénomène qui est celui des migrations. On va évidemment trouver le public classique des entrepreneurs et des auto-entrepreneurs, mais ces dernières années, on a de plus en plus de retraités modestes, on va avoir des jeunes, on va avoir des chercheurs qui vont le faire pour des raisons de questions d’emploi, de questions de logement, de questions de la dégradation des services publics en France, bref, de qualité de vie. Les chiffres, c’est, on sait qu’il y a environ 220 000 à 260 000 Français qui quittent chaque année la France. 220 000, ça représente environ une ville comme Rennes et Bordeaux chaque année. Donc c’est une dynamique qui va en plus en croissant.
[00:03:15] Gauthier Seys: Est-ce que le déclin de la France, son budget qui devient complètement non maîtrisé, est-ce que les crises successives, on a quand même enchaîné depuis quelques années des moments de tension extrêmes, est-ce que c’est une raison de partir?
[00:03:28] Guillaume Horn: La question du déclin, elle existait déjà avant, avant cette crise. Les Français de l’étranger, beaucoup justement, dans ce qu’ils voyaient, de ce qu’ils vivaient à l’intérieur de la France, ils disaient il y a une situation de déclin, j’ai envie de partir. Et la crise actuelle nourrit ce sentiment de déclin, assurément. Et il se peut les événements politiques, les décisions, les événements sociaux influent clairement sur cette perception.
[00:03:51] Gauthier Seys: Si on zoome sur 2 populations, par exemple les étudiants ou les retraités, les étudiants parfois se disent, il n’y a pas de débouchés, c’est pas ici que ça va se passer, je dois partir. L’impression qu’ils ne sont pas sur un marché sur lequel ils vont pouvoir développer leur carrière?
[00:04:07] Guillaume Horn: Alors en effet, là, il y a un paradoxe, c’est-à-dire que les étudiants, dès qu’ils quittent la France, ils se rendent compte que les tarifs que l’on demande dans les universités françaises sont très basses. Donc, quand ils vont en Espagne, ils voient bien que c’est plusieurs milliers d’euros chaque année qu’il faut débourser, alors qu’en France, en fonction des formations, c’est quelques centaines d’euros. En revanche, oui, en termes de débouchés, de considération sociale, c’est comment est-ce qu’on considère le diplôme? En France, on est très, très attaché à la question du statut et donc du diplôme.
[00:04:35] Gauthier Seys: On parle aussi des retraités. En préparant cette interview, tu me disais que des retraités de la fonction publique, par exemple, préfèrent aller dépenser leur petite retraite dans des pays où le niveau de vie est plus bas pour être un peu plus à l’aise.
[00:04:48] Guillaume Horn: Exactement, c’est ce qu’on retrouve au Portugal. On va retrouver des fonctionnaires de la fonction publique, on va retrouver des artisans, on va retrouver des infirmières. Donc là encore, il faut arriver à déconstruire l’image que l’on a des Français de l’étranger. On a un petit peu essentialisé en disant que ce sont que des entrepreneurs. Il y a une image d’Épinal des Français de l’étranger. On pourrait dire aussi qu’il y a une image d’Épinal en miroir de la France. On perçoit la France en déclin et ce serait que du déclin alors que c’est beaucoup plus complexe. Ça va, ça change selon les espaces, là où on vit. Et même chose pour les Français de l’étranger. Il y a des auto-entrepreneurs, des entrepreneurs à Madrid très riches, et on va avoir des Français de l’étranger avec des très petites retraites qui peuvent avoir justement un vote de colère.
[00:05:31] Gauthier Seys: On a déjà eu plusieurs politiques au micro de la radio des Français dans le monde. Ils luttent tous contre cette image d’Épinal de l’expatrié qui s’évade pour ne pas payer d’impôts en France. On le sait dans les chiffres que ça ne représente finalement que 4% de ces Français qui partent. À l’inverse, Est-ce qu’il y a aussi une image d’Épinal du Français de l’étranger sur son pays d’origine?
[00:05:53] Guillaume Horn: Ah oui, évidemment. L’image d’Épinal, elle est en miroir. C’est finalement deux images d’Épinal qui se confrontent. Les Français de l’étranger auront tendance à voir… Je veux dire, les Français de l’étranger établis hors de France, surtout ceux qui ne voyagent pas régulièrement en France. Évidemment, moins il y a de fréquence dans les allers-retours, plus cette image d’Épinal peut être, en quelque sorte, un modèle, une référence à laquelle on s’accroche. Et on va avoir la gastronomie, On va avoir la langue, on va avoir le patrimoine. C’est une image d’une France un peu idéale.
[00:06:24] Gauthier Seys: Et quand on y revient, on est déçu?
[00:06:26] Guillaume Horn: Je pense que ça peut constituer pour beaucoup de personnes un choc, comme les Japonais quand ils arrivent à Paris.
[00:06:31] Gauthier Seys: On est à 6 mois de l’élection présidentielle. Un mot sur le poids que peut avoir cette population. Encore une fois, 1,5 million sont enregistrés sur la liste. Ils vont pouvoir voter pour la présidentielle. On sait que ça représente quand même un nombre important. C’est quoi? C’est un département? Ça a le poids d’un département français?
[00:06:48] Guillaume Horn: En effet, les Français de l’étranger constituent électoralement un poids énorme et ils peuvent influer considérablement sur le destin de la France, sur les événements politiques. Si on prenait l’équivalent d’un département, ils constituent le 3e département. C’est-à-dire qu’électoralement, à la présidentielle, les Français de l’étranger constituent 2,95% des électeurs. Grosso modo, ils sont juste derrière le Nord et les Bouches-du-Rhône. Ensuite, en termes de participation, parce qu’on pourrait dire, oui mais ils ne votent pas tous, ce qui est vrai, on serait le 18e département. Grosso modo, on serait quand même devant l’Essonne et le Val-de-Marne. Donc, on serait devant des départements de la région parisienne. Donc, on a un poids, les Français de l’étranger.
[00:07:27] Gauthier Seys: Mais historiquement, le vote des Français de l’étranger est très différent. Aujourd’hui, les sondages donnent plutôt l’extrême gauche et l’extrême droite en tête dans les intentions de vote, alors que quand on regarde les élus des Français de l’étranger, on est plutôt sur un rapport un peu à l’ancienne, de gauche-droite. Est-ce que ça évolue?
[00:07:43] Guillaume Horn: Alors, je ne dirais pas qu’il y ait un rapport à l’ancienne gauche-droite, au contraire. Il y avait un rapport gauche-droite avant 2017. Et puis 2017, il y a l’irruption du Nouveau Monde qui fait que c’est le bloc central, centre-gauche, centre-droit, qui sont là en force. Les Français de l’étranger, finalement, électoralement aujourd’hui, restent considérablement dans ce bloc central. Mais la polarisation au niveau de LFI et du Rassemblement national commence à monter. Ça, oui.
[00:08:10] Gauthier Seys: Est-ce que le Français de l’étranger se sent impuissant? Peut-être que là, au moment d’aller voter dans quelques mois, il va se dire de toute façon, ça servira pas.
[00:08:20] Guillaume Horn: L’impuissance, c’est quelque chose qui n’est pas propre aux Français de l’étranger. Je pense que les Français de métropole, les Français d’outre-mer ressentent une impuissance. L’impuissance est caractéristique de notre société et c’est peut-être ça qui nourrit le sentiment du déclin.
[00:08:35] Gauthier Seys: Est-ce qu’on a idée des conséquences de la prochaine élection en termes de départ? Est-ce qu’on a des chiffres, des statistiques, des enquêtes qui prouvent que si c’est Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon le prochain président de la République, certains ont décidé qu’ils ne resteraient pas dans le pays?
[00:08:53] Guillaume Horn: Je n’en connais pas pour ma part, mais je peux imaginer que cela existe. Ce qui est sûr et certain, c’est qu’il reste ou qu’il parte, nous ne formons pas deux mondes. Il n’y a pas ceux du dehors et ceux du dedans. Au fond, nous appartenons à la même nation, donc nous appartenons à son destin.
[00:09:08] Gauthier Seys: Les touristes français, alors je regarde par un autre angle, je suis un touriste, la France attire beaucoup de touristes, je suis à Paris en ce moment, on a des images stupéfiantes, ils vont rentrer dans leur pays en disant quoi de la France? Qu’est-ce qu’on dit de la France aujourd’hui?
[00:09:23] Guillaume Horn: Alors justement, je pense qu’on dit beaucoup de choses parce qu’il y a moins d’un mois, qu’est-ce que nous avions? Nous avions le pape sur les Champs-Élysées et Céline Dion qui remplissait le stade. Et un mois plus tard, nous avons les Champs-Élysées en feu. En effet, je pense que l’image, elle va être plurielle. On va garder cette image de violence puisque c’est un moment aussi où la population sort. C’est les retours des Gilets jaunes qui se mélangent aux Gilets jeunes. Les jeunes, justement, sont en train de crier, de dire que ce n’est pas possible, leurs conditions de scolarité.
[00:09:50] Gauthier Seys: J’ai fait 3000 interviews pour la radio des Français dans le monde, 3000 interviews de 10 minutes. J’ai compté, ça fait des semaines et des semaines derrière le micro. Au lendemain de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, les Français de l’étranger étaient fiers de leur France, étaient fiers de nos particularités. On a mis des images très fortes à l’antenne et dans les télés du monde entier, on voyait un pays pas comme les autres. Est-ce qu’aujourd’hui, quand on est français de l’étranger, on évite de le dire lorsqu’on est dans un bar à quelques milliers de kilomètres en se disant ouh là là, qu’est-ce qu’ils vont dire, qu’est-ce qu’ils vont dire de ma France?
[00:10:23] Guillaume Horn: Alors pas à ma connaissance, au contraire. Il y a, le sujet apparaît dans les bars où je vais, où je rencontre des Français, le sujet apparaît. Et au contraire, il y a une nécessité d’en parler. Il y a pas un sentiment de honte ou de s’en cacher. Il y a un sentiment de, au contraire, parfois c’est par la parole qu’on se libère et qu’on trouve la paix aussi.
[00:10:40] Gauthier Seys: En tout cas, on vit une période étonnante. À suivre donc dans les prochains jours. Cette interview a été enregistrée le vendredi 23 octobre à 11h19 pour être précis. Je le dis parce qu’au moment où le podcast, ça sera publié, il peut se passer encore beaucoup de choses. À suivre donc. Merci Guillaume pour cet éclairage. Et au plaisir de te retrouver sur notre antenne.
[00:11:03] Guillaume Horn: Merci beaucoup pour l’invitation.
[00:11:08] Gauthier Seys: Français dans le Monde, le média de la mobilité internationale, radio et podcast sur fdlm.fr.